Si l’on vous dit « Paris, Rome, Londres, Venise, New-York,... » immédiatement des images de cinéma vous remontent en mémoire. Pourquoi Bruxelles-Brussel n’évoque-t-elle que les frites, le chocolat, l’Atomium, la bière, la Grand Place et Manneken Pis ?
Et cela malgré les louables intentions du tax shelter qui a pour vocation de soutenir une cinématographie nationale !
Ce film documentaire de Luc Jabon ne répond pas à cette question mais en pose de multiples sur le destin de ce qui est devenu la capitale de l’Europe et un agrégat de petits quartiers, d’îlots parfois, qui interrogent de façon si préoccupante sur le « vivre ensemble » dans une région qui n’est pas que Bruxelles ville. Et ce film est en tous points admirable dans sa démarche, faite d’écoutes, celles de ceux qui savent, celles de ceux, citoyens, qui veulent changer les choses, celles des autorités responsables, celles des historiens qui expliquent, relativisent et proposent tant de clés de lecture. Il y a aussi un regard bienveillant, mais sans compromis, sur les innombrables détails qui « font » une ville, comme des bancs avec accoudoirs pour empêcher que l’on s’y allonge, comme des parcours verdurisés qu’il faut fermer la nuit, comme la place de la voiture, l’émergence des promenades, des pistes cyclables, et de tant d’autres signes qui témoignent que la ville, que Bruxelles, est un gigantesque organe vivant, et bien vivant, dans lequel les habitants, les usagers, sont de plus en plus actifs, parties prenantes des politiques qui déterminent leur quotidien. Tout cela est subtilement montré, comme dans un patchwork qui serait le miroir d’un plan d’urbanisme, de la juxtaposition des gens blancs ou noirs, autochtones ou allochtones, dont le destin, et de plus en plus la volonté, est de « vivre ensemble ». Ce qui n’a pas toujours été le cas, en témoigne la caserne du Petit Château dont on rappelle la fonction de défense des ponts sur le canal entre les quartiers ouvriers et bourgeois, caserne dont la fonction a été radicalement modifiée mais n’en est pas moins restée symbolique. Ce n’est qu’un exemple parmi ceux qui, nombreux et si riches, forment le récit de ce très passionnant film qui fait réfléchir sur les espaces publics et l’exigence de qualité qu’il faut imposer à leur gestion. Et cela souvent dans un « bruit de la ville » qui sature un peu la bande sonore (à dessein ?) par ailleurs laissant une large place au jazz qui est aussi l’une des marques de cette ville-région.
La restauration du Port Maritime est l’une des actions spectaculaires et magnifiques qui est en œuvre. Et en réflexion, car le concept « valise » de gentrification est mis en exergue par la contradiction inhérente à toute modification majeure du tissu urbain, patch work devenu si réactif ! La Place Fontainas est un autre de ces enjeux très concrets et d’actualité.
Les images sont superbes qui montrent le film commençant à l’aube et, plus tard, un crépuscule. Mais pas à la fin, car cela sans doute, aurait donné une impression de fin de cycle, alors que tout, dans le scénario, montre le contraire, la vitalité, la volonté, le volontarisme parfois des acteurs qui détermineront la réussite de ce
travail d’urbanisme dont le film témoigne dans toute sa diversité et ses complexités.
L’une des choses qui retiennent l’attention et qui est si bien illustrée, c’est « l’articulation » des espaces urbains (Ports, Gares, Jonction, Boulevards,...) le tout avec les diverses fonctions que sont les loisirs, le commerce, l’industrie...
Sans dégoiser sur le thème, le concept de smart city est proposé comme l’une des clés structurantes pour la réflexion et la compréhension de ce qui se fait et sera encore à faire.
Mais il n’est pas d’urbanisme sans les gens qui vivent en ville. Ce furent les Princes qui y ont été attirés, avec leur pouvoir, leurs richesses ; pensez au Palais de Charles Quint, de Charles de Lorraine, mais aussi au Quartier européen. Et la réponse bruxelloise, celle de la dérision, celle de ceux capables de ne pas se prendre au sérieux, nous la connaissons tous, hein, Manneken ? Le film propose aussi un temps de parole sensible à celles qui ne s’y sentent ni représentées, ni protégées, ni reconnues. Et il montre des espaces de convivialité ressuscités, comme le Parvis de Saint-Gilles ou la Place du Luxembourg.
Ce documentaire est passionnant, il relève plus de « micro traces » (vous le comprendrez vers la fin du film) qu’il ne propose de prise de parti, ou une vaste fresque urbanistico-historique comme nous en sommes gavés.
En cela, il témoigne sans doute d’un réel amour de cette ville, d’une grande confiance en ceux qui en assument les contradictions et le devenir, et montre un sens profond de la liberté de penser, de voir, de montrer et de dire.