Le maudit. Ce sous-titre en forme de mauvais jeu de mots pour cinéphiles un peu pédants n’est pas dénué de sens. Pas tant parce que le rôle principal est tenu par Menahem Lang, ça ne s’invente pas, mais parce que sa vie l’a précipité dans une sorte d’enfer, celui qu’a vécu un enfant dont la voix le désignait aux meilleurs succès comme chantre, artiste, mais qui, dans une communauté juive très sclérosée par une orthodoxie d’un autre âge, a subi les pires outrages sexuels de la part de ceux-là même qui professent une pureté religieuse crétinissime. Cette communauté hassidique existe, elle se situe à Bnei Brak, proche de Jérusalem et vous comprenez tout de suite que la critique d’un tel film ne peut se faire que sur un volcan très éruptif. Le droit à la caricature e.a., n’est sans doute pas le plus apprécié dans cette culture ou l’antisémitisme désigne tout ce qui pourrait se dire de façon critique ou ne prendrait pas aveuglément leur défense.
Le premier paradoxe intéressant du film est qu’il est réalisé par une femme, dans ce microcosme où les femmes sont encore traitées de façon inférieure, très discriminante. La cinéaste avait travaillé déjà avec M Lang précédemment et, sans doute, ont-ils eu envie de relever ce défi : le retour sur les lieux du crime. Car c’est bien le mot qu’il faut utiliser pour qualifier ce qui s’y pratique impunément entre rabbins et enfants de cœur, qui, devenus adultes, perpétuent cette abominable perversion quasi au vu et au su de toute la communauté qui reste passive, complice.
Le deuxième paradoxe est que rien de haineux, de vengeur, n’anime, n’affleure même durant le film et les nombreux propos échangés.
Le troisième, est qu’un film qui essaye d’apporter la lumière dans un monde très obscur, non seulement reste obscur, sombre, mais enlaidit incroyablement l’image qu’il en donne.
Ce n’est évidemment pas un hasard, même si les conditions de tournage, parfois caméra cachée, ne devaient pas permettre des éclairages « léchés », des cadres et des mouvements d’appareil sophistiqués. Mais là, on reste dans une sorte de nuit symbolique, l’œil collé aux personnes que l’on écoute, que l’on essaye de deviner dans l’ombre. Il serait dommage de s’arrêter à la simple qualification de « film laid » car cette laideur, pénible, permanente, a du sens. Elle nous oblige aussi à un effort sérieux pour « entrer dans le sujet », glauquissime. Vous vous amuserez à découvrir que les seules images belles, charmantes, sont celles d’un.e transgenre. Le quatrième paradoxe de ce film me semble être d’attirer l’attention sur une communauté peu, mal connue, les haredim, de la façon la plus culpabilisante qui soit, l’opprobre absolue.
Je copie ici un très bref extrait d’un exposé très captivant accessible sur Wikipedia :
Les sociologues israéliens font souvent une distinction entre les
« laïcs » (peu intéressés par la religion, mais pas forcément antireligieux), les « traditionalistes » (pratique religieuse partielle), les
« orthodoxes » (pratique religieuse stricte, mais immersion dans le monde moderne) et les « ultra-orthodoxes », ou haredim (pratique religieuse stricte, refus de certaines formes de la « modernité », volonté de séparatisme social fort : vêtements spécifiques, quartiers spécifiques, institutions religieuses spécifiques). Les haredim ne se définissent pas eux-mêmes comme des ultra-or-thodoxes, mais comme des juifs orthodoxes haredim (les « Crai-gnant-Dieu » du judaïsme). La racine du mot haredi est harada, le mot le plus fort en hébreu pour la peur. Le haredi est, étymologiquement, celui qui est « terrifié » à l’idée de violer une des 613 mitzvot.
Et cinquième paradoxe, ce film s’inscrit dans ce qui devient une tendance dans le cinéma récent, celui de l’explicitation des abus sexuels : Grâce à Dieu (631) ou Les Chatouilles (587) et celui des désastreux secrets de famille comme Carré 35 (475).
Alors que le film M traite un sujet que l’on pourrait qualifier de
« très local » une sorte de nanosociologie.
Le parcours professionnel de Yolande Zauberman semble être d’une exceptionnelle densité par la vigueur des sujets qu’elle traite. Ce sujet-ci s’inscrit sans doute dans la ligne dominante de son travail, de ses engagements. Mais je ne résiste pas, pour détendre un peu l’atmosphère, à signaler qu’elle est créditée pour
«l’idée originale » des films Tanguy...