Un chef d’œuvre. Mais qu’est-ce à dire ? Que tous les ingrédients qui font un excellent film sont présents à un degré de rare perfection : image, sons, musiques, montage, une mise en scène de foule comme de plans plus individuels, intimes, absolument remarquables, tant par les positions de caméra que par leurs mouvements, un acteur époustouflant qui est de toutes les séquences, une histoire complexe, originale, parfaitement lisible, tant à son niveau anecdotique que dans sa dimension symbolique, et je n’ose penser, prophétique.
Orange mécanique, au siècle dernier, avait provoqué un peu le même effet. Ce film-ci semble issu de la même pensée démiur-gique qui nous propose un monde jamais vu et qui, paradoxalement, se déroule dans le passé, les années 80. Un film « lanceur d’alerte » pour nos sociétés qui suscitent des black blocs et les skinhead qui, par synecdoque, détruisent un distributeur de billets en pensant réduire le capitalisme à néant, martyrisent un individu en pensant épurer toute la race humaine.
Alors, soyons honnêtes : n’allez pas voir ce film si le sang qui gicle, si les corps roués de coups, si le tir à bout portant vous révulsent. Car sans en abuser, le film utilise ces moments terribles comme paraboles des violences subies par les faibles, les pauvres, et le recours à cette violence pour tenter, symboliquement, d’inverser leurs destins. Ce sujet grave, social, avec une dimension psychologique, psychiatrique, qui confine à la folie, est traité de façon magistrale. Et la peste des réseaux sociaux ne sévissant pas encore en ces année-là, c’est la télévision en direct qui joue ce rôle, avec un animateur hors pair. Les décors contribuent énormément à créer cet environnement urbain criminogène. Une grève des éboueurs confère à cette ville des allures apocalyptiques.
Nous sommes à Gotham City, cette ville américaine imaginaire, lieu des actions héroïques de Batman. Un nom de ville issu du village des chèvres, réputé pour être habité par des faibles d’esprit. Ici, nous sommes servis ! Le réalisateur s’était fait remarquer déjà dans des genres plus légers : War Dogs (295) e.a. Ce film-ci qu’il co-scénarise, est une véritable explosion cinématographique. Joaquin Phoenix qui tient le rôle titulaire est absolument prodigieux. Plus encore qu’il ne le fut dans The Sister Brothers (543) parmi tant d’autres films.
Ce film-ci, réputé « à petit budget » (55 millions de $) a, durant le premier w.e. d’exploitation, une recette salle qui s’élève déjà à 234 millions de $. Le film en effet, suscite des intérêts croisés, contradictoires. D’abord l’absence de Badman que l’on aperçoit tout jeunot, et la récupération du personnage de Joker pour un récit « intimiste » de sa genèse.
Ensuite, la description des violences sociales de la société américaine qui sont évoquées de façon très talentueuse. Enfin, la peur, ô combien légitime, de voir ce type de films inspirer les déments qui tirent sur la foule. Cette peur nourrie d’antécédents tragiques, n’a pas été négligée par les autorités américaines lors de la sortie en salle. En espérant que le film inspire plus la réflexion sur le devenir de nos sociétés que l’envie de se comporter comme un clown maléfique.