Scorsese est un immense monument du 7e art à qui l’on doit plus de 25 longs métrages, e.a. Silence (360), et de très nombreuses autres œuvres marquantes, d’un niveau inégalable. Le voici lancé dans un récit biographique, long de 209 minutes. Pas une qui ne soit parfaite. Mais il s’agit de nous conter la vie d’une immonde crapule, tueur, mafieux, sans foi ni loi, sans scrupules et sans remords. C’est Robert De Niro qui incarne ce charmant philanthrope, d’une façon éblouissante. Il mène le récit en s’adressant au spectateur, au soir de sa vie et en plus il incarne son personnage sur une durée exceptionnellement longue (40 ans) et de façon très convaincante. Autour de lui gravitent de délicieux esthètes très raffinés parmi lesquels Al Pacino, incandescent. Pour faciliter la perception d’un long temps qui s’écoule, les visages des acteurs sont traités « numériquement « afin de les rajeunir. C’est assez réussi, car le trucage est peu perceptible.
Rien que pour ces deux géants du cinéma, si quelques coups de feu à bout portant ne vous rebutent pas, le film en vaut la peine, d’autant qu’ils sont entourés d’acteurs absolument extraordinaires. Le budget faramineux, après en avoir découragé plus d’un, est assumé par Netflix. Le tournage a duré 6 mois pour 309 séquences tournées dans 117 lieux différents. Netflix met ce film à la disposition du public sur sa plateforme, sans égard pour la règle dite de « la chronologie des média » qui, en bref, impose un délai entre la sortie en salle et la mise à disposition du film en DVD, en vidéo à la demande, à la télévision, dans le but louable de protéger l’exploitation en salle. Cette absence du respect de cette « règle » explique que le film ne sera pas distribué dans les salles de cinéma en France.
Regrettable, car c’est vraiment une œuvre à voir en salle. La chronologie des média deviendrait-elle anachronique, une entrave...
Le film baigne dans une Amérique de l’après-guerre, extraordinairement restituée : décors extérieurs et intérieurs, lumière, voitures et accessoires, costumes somptueux (Ah ! les cravates...). Vous allez vous régaler de la fluidité des plans tournés par une caméra incroyablement mobile, placée chaque fois d’une façon originale, audacieuse, pour montrer les choses d’un point de vue qui surprend.
Au-delà de ces plaisirs formels, le film ose s’attaquer à la mafia légendaire, aux syndicats (du crime), aux pires turpitudes d’une société gangrénée par le seul goût de l’argent et le réalisateur va même suggérer (ce que beaucoup ont écrit déjà) que ce beau monde a armé les assassins des Kennedy. Bref, le niveau du traitement de l’histoire n’est pas de caniveau. C’est un certain Frank Sheeran, du syndicat des chauffeurs routiers, qui inspire le personnage central de ce biopic. Le scénariste brillantissime, Steven Zaillian, a co-écrit cette histoire très complexe, dont une des caractéristiques est de mettre en présence des individus dont les dialogues utilisent rarement plus de dix mots de vocabulaire, tous d’une exquise grossièreté. Mais les regards, les silences, les expressions en disent tellement qu’on les croirait tous bavards.
Vous apprécierez, selon votre sensibilité, la dimension d’une « histoire de famille » qui sous-tend de nombreux moments dans ce récit, pour lui donner un parfum d’humanité dans un monde de chacals. Vous apprécierez aussi la bande sonore qui ne recourt pas aux musiques envahissantes pour ne laisser, dans certaines séquences, celles de suspense en particulier, que le souffle de l’air, l’écho des pas sur le bitume, le bruit lointain de la circulation qui soulignent plus encore la solitude des protagonistes.
Un film d’exception. Et qui touche aussi parce que Scorsese y a mis un peu de lui-même, un homme qui arrive au bout de son parcours.