Aller voir un film de ce prolifique et talentueux réalisateur, c’est comme chausser de solides chaussures de chantier, familières à nos pieds. Nous allons cheminer dans la vraie et rude vie d’une ville de province anglaise, Newcastle, aux accents aussi savoureux que corsés, en s’attachant plus particulièrement à une famille classique : le couple avec un fils adolescent et une fille qui ne l’est pas encore. D’autres films du même auteur traitaient avec un rare naturalisme, ce type de situation sociale de gens à la limite de la pauvreté. Jimmy’s Hall (048), I, Daniel Blake (313) parmi une trentaine de fictions, et de nombreuses contributions, des films documentaires, bref, une œuvre cinématographique majeure.
Ce film-ci conforte l’opinion que l’on peut partager : ce cinéma restera un marqueur de la société anglaise, sans aucun égard pour la comédie, pour la frivolité, pour la reconstitution historique, pour les clichés qui, par ailleurs, peuvent tant plaire. Nous sommes immergés dans un monde rude, des métiers humbles et harassants, le parcours ordinaire d’une famille qui essaye de rester digne alors que leur situation les expose au naufrage dont nous ne saurons pas, dans ce film, s’il aura lieu définitivement.
L’idée est de s’en prendre cette fois à ce qu’il est convenu d’appeler
« l’uberisation » qui n’est que le statut de faux indépendants qui
galèrent sans protection sociale aucune pour essayer d’arriver à des rendements qui permettent de payer leurs dettes et garder à peine de quoi (sur)vivre. C’est particulièrement bien montré, sans didactisme, sans traits trop appuyés, mais sans concession pour ce nouveau mode d’exploitation de l’homme par l’homme.
Le titre du film est la formule écrite laissées aux personnes absentes lors de la livraison d’un colis acheté par internet. Mais cette formule se comprend dans un tout autre sens au vu de l’histoire de ces parents et de leurs enfants.
Les acteurs adultes et surtout les deux enfants, sont exceptionnels, le mode de prise de vue contribue admirablement à faire ressentir l’exiguïté des lieux, l’ambiance des quartiers que l’on voit. Et le tournage en 16 mm donne une image tellement appropriée au propos. Un très beau film aux qualités déjà appréciées dans d’autres du même auteur, mais dont on ne se lasse pas. Le tax shelter, comme à chaque fois pour Ken Loach, soutient cette production ; honorable échange de précédés avec la maison de production des frères Dardenne.