Le cinématographe a, au moins, deux vertus : celle de dépayser, celle de voyager dans le temps. Ce film documentaire très sensible en est la brillante démonstration. La Cordière des songes semble nous inviter à embrasser d’un regard holistique l’ensemble de cette colonne vertébrale qui divise l’Amérique du Sud, séparant, au sud, le Chili et l’Argentine d’une façon radicale, avec des sommets de plus de 6.000 mètres qui déterminent à l’ouest, le bassin versant, étroit, où se situe le Chili.
Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog avait déjà donné de cette cordillère une image mythique. Nous sommes invités ici à découvrir ces montagnes vues du ciel, dans leur minéralité radicale, avec leurs vallées inaccessibles, leurs beautés incomparables et leur profond mystère, géologique. La neige semble recouvrir, comme un baume, ces lieux extrêmes qui inspirent les artistes, les témoins qui nous en parlent, s’en inspirent, y extraient les pierres et le métal qui deviendront des œuvres d’art. Mais doucement, par sa voix off, le réalisateur nous ramène chez lui, à Santiago, cette ville qui «tourne le dos» à la cordière. Et il se souvient de cette période qui a été le martyr d’un peuple, infligé par une dictature qui nous est rappelée, montrée, illustrée de façon saisissante car à un niveau très quotidien, celui du reportage sans filtre de ce qui se passait en rue, sans discours idéologique. Simplement le constat que les principes économiques qui ont été implémentés par des méthodes d’un autre âge, restent encore celles qui régissent cette société où la matière première par excellence, le cuivre, est la propriété de groupes étrangers, et où les plus riches s’enrichissent, les plus pauvres, s’appauvrissent.
Il faut se laisser progressivement envahir par cette réflexion, celle d’un homme qui depuis 50 ans, dont de nombreux passés en exil, parle de son pays, de ses heures de gloire avec Allende, de ses malheurs tragiques sous Pinochet. Une œuvre qu’il faudrait (re)découvrir dans sa globalité pour en percevoir sans doute toute la cohérence, toute l’importance. Pablo Salas est un cinéaste-caméraman qui, lui, est resté au pays et a accumulé une mémoire en images, immense, qui nous est partiellement dévoilée par le réalisateur. Ces images montrent la violence et le courage, l’exigence de justice et la répression barbare. Quelques vues du stade si tragiquement célèbre font frémir. Sous ces casques et ces uniformes, des êtres anonymes qui vivent sans doute actuellement la fin de leurs parcours, nul ne sait où, dans quel silence honteux, mais dont les fils peut-être sont équipés des moyens de répression actuels que déchaînent les nouvelles manifestations à Santiago qui repasse par son histoire. Un film d’une riche complexité qui interroge le passé pas encore passé d’un peuple martyrisé, confronté aujourd’hui à cet insurmontable et anonyme violence du pouvoir que la Cordillère semble évoquer par son immuable puissance.
Pour mémoire, quelques films qui témoignent de la vigueur créatrice de ceux que la dictature voulait anéantir : El Club (189) Allende mi abuello annede (309) Neruda (342) Santiago, Italia (624). Il y a de quoi songer.