L’intérêt essentiel de ce film, l’unique intérêt diront certains, est l’incroyable prouesse qui consiste à filmer l’histoire sans montage. Les plans très compliqués sont tellement longs que l’on oublie même qu’il est possible de couper la caméra, de faire des contrechamps ou des gros plans. Et pourtant, il n’en manque pas de ces cadres intéressants, utiles et surprenants, d’une virtuosité extrême, mais qui s’enchaînent sans rupture, sans effets choc, laissant à l’histoire seule le soin de montrer la tension, les risques, la violence des événements. Ceux qui ont le regard aiguisé verront les moments où se succèdent deux plans, mais c’est sans intérêt autre que technique. Des films «en un seul plan» on en connait : Birdman (114) Victoria (143), Utoya (571) e.a.
La reconstitution de ce drame des hommes terrés dans des tranchées, fréquentant la mort à chaque instant, est bien montrée, mais c’est du déjà (très souvent) vu. L’histoire est ténue, linéaire, sans surprises, sauf celles, incidentes, qui attestent du risque pris par ce soldat exécutant une mission à laquelle l’on ne croit guère mais que l’on accepte comme sujet de la narration. Il y a 3 invraisemblances qui me semblent regrettables : je ne connais pas de torrent en Flandre ou en Picardie, je crois que la terre blanche de marne, c’est dans la Marne, et la lettre à livrer m’a semblé bien aisément lisible après tous ce que son transporteur lui a fait subir.
Le réalisateur est un capitaine de paquebots cinématographiques géants, d’immenses machines comme Jarhead, Skyfall et OO7 Spectre (181) ; il avait triomphé dès ses débuts avec American Beauty. Il peut donc se permettre les plus extravagantes mises en scène, des décors hallucinants, des effets spéciaux à faire pâlir d’envie Georges Méliès lui-même. Mais l’histoire est un peu mièvre et l’acteur George MacKay en permanence à l’image, un peu falot.
Ce qui est puissant et magistralement maîtrisé, c’est le travail de l’image, avec une caméra prototype, une direction de la photographie d’un des grands maîtres du 7e art, Roger Deakins au palmarès éblouissant. L’équipe de décoration a fait un travail somptueux et les costumes sont particulièrement bien travaillés, et contribuent à donner de cette abominable tragédie un supplément d’inhumanité. La musique me semble exemplaire de ce que doit être une excellente musique de film.
Bref, un film à voir parce que tout le monde en parle, mais il ne me semble pas sur Les Sentiers de la gloire.