Une vie à dévoiler, en pleine lumière. Depuis The Thin Red Line, The Tree of life et Knight of cup (158) le travail de ce réalisateur est atypique, mais très haut de gamme. Il se lance ici dans un biopic, le récit de la vie de Franz Jägerstätter, un autrichien qui ne se soumettra pas aux nazis. Il est marié, père de 3 très jeunes filles, son épouse a une sœur célibataire et lui encore sa vieille mère, toutes à sa charge.
Durant trois heures que l’on annonce longues, nous contemplons ce destin singulier d’un rude paysan, vivant dans les hauts alpages austères et magnifiques. Il y aura aussi les scènes de prison allemande, le tribunal. Et bien entendu le voyage très compliqué pour s’y rendre en chemin de fer. Tout cela est montré d’une façon absolument magnifique, aussi rare que sophistiquée. Les décors, comme les costumes, rendent admirablement l’époque, en détails.
La bande sonore est très élaborée, nourrie de musiques nombreuses et discrètes, sensibles, des sons naturels retravaillés, avec beaucoup de voix off qui sont celles de Franz et de son épouse. Une sorte d’échange épistolaire qui fait contrepoint avec les images.
Plusieurs fois le son semble découplé de l’image, et c’est astucieux car la perception généralement dominante de ce qui est visuel se trouve ici en réel dialogue scénaristique avec le contenu de la bande sonore. Un regret vient de l’usage de la langue anglaise pour les acteurs, et de temps en temps, l’allemand s’impose. En particulier lorsque les soldats poussent les glapissements qui les ont rendu sinistrement célèbres.
L’image est d’une puissance majestueuse. Comme dans The Favourite (584) l’usage, ici exclusif, de la très courte focale donne une image très ample, parfaitement nette, avec des avant-plans certes parfois déformés, mais qui montrent les gens et les décors avec une force picturale somptueuse. Et je suis prêt à parier qu’il n’y a pratiquement pas eu d’utilisation de lumières additionnelles : presque tout est éclairé par la lumière naturelle, fut-elle issue d’une seule chandelle.
Généralement enclin à vilipender les bondieuseries et les soutanes, je dois admettre qu’ici l’usage intensif qui est fait du mystique (et ses nombreuses représentations, églises, peintures,...) me semble parfaitement justifié par le chemin de croix de ce «juste» qui ne veut pas servir ce qu’il a compris être le mal absolu. Et cela en dépit de sa famille. Si notre conscience est notre ultime juge, pourrait-elle départager ce dilemme qu’est le choix entre le refus de principe ou laisser femme, enfants et vieille mère sans soutien ?
Tout le cheminement pervers des pressions faites sur ce futur béatifié par Benoit XVI, histoire peut-être de se donner bonne conscience, nourrit remarquablement le récit. Depuis la petite église locale, les contacts qui se détériorent avec les villageois, l’attitude plus qu’ambiguë de l’autorité ecclésiastique, ainsi que les arguments développés par les enquêteurs nazis qui font valoir que tout cela est vain car restera totalement inconnu, le crescendo qui mène au supplice est très maîtrisé, très riche.
Un film qui laisse le temps à la méditation, à la contemplation bucolique des travaux et des jours, au rêve du paradis perdu à cause de la terrible guerre que l’on ne voit pas dans cette haute vallée des Alpes, inaccessible. Un film qui émeut et laisse béat.