Un film d’exception. A tous égards. Le casting d’acteurs jamais vus, à une ou deux exceptions près, est saisissant de vérité, d’intériorité dramatique et d’émotion contenue, l’image due à une «débutante» de 24 ans est d’une rare qualité qui nous donne l’impression que Vermeer a donné quelques conseils, que les tons de calicots doucement prennent de la couleur pour opposer le rouge et le vert dans un dialogue vestimentaire qui tranche avec l’ambiance délavée d’une image superbement éclairée et cadrée. Les décors sont d’une vérité qui donne au film tout le poids de l’histoire dont ils ont été le tragique théâtre et les dialogues compendieux sont d’une vigueur qui n’exprime que l’essentiel.
De quoi s’agit-il ? Nous sommes à Leningrad, dans les premiers mois d’après-guerre. S’il était besoin, les quelques scènes montrant des hommes survivants dans des lits dont on se sait s’ils sont d’hôpital ou d’asile psychiatrique suffiraient à rendre antimilitariste les pires badernes. (Re)lisez les pages de Les Bienveillantes consacrées par Jonathan Littell à cet effroyable basculement de l’histoire de ces deux hyper puissances qui se dévorent et ravagent leurs jeunes hommes. Ils ne restent pour agir dans cette ville que des femmes, en cohortes, empressées et démunies. Vous retrouverez l’inspiration du Bain turc de Ingres dans une belle scène soulignant cet aspect féministe de l’histoire. L’une de ces femmes, d’une taille peu ordinaire, est le premier personnage central du film dont le titre kazakh Дылда veut dire «Dans le dos» et Beanpole est le mot anglais qui désigne une tige pour haricots.
Cette femme souffre nous dit-on discrètement, de catatonie, trouble du comportement allusivement illustré mais expliquant pour partie un moment clé de l’histoire. Une autre personnalité va émerger et leur relation sera d’une rare complexité.
En fait, ce qui donne à ce film de reconstitution historique une particulière actualité, ce sont les nombreuses et graves questions qui sont d’une brûlante actualité : l’euthanasie, la GPA (gestation pour autrui), le chantage en milieu professionnel, la prédation sexuelle, le rejet social,... A cet égard, je vous recommande une scène vers la fin du film durant laquelle le jeune niais vient présenter à ses parents celle qu’il ambitionne d’épouser. Un morceau de roi.
Je n’ai rien lu de Svetlana Alexievich, Nobel de littérature 2015, et c’est son essai documentaire historique « La Guerre n’a pas un visage de femme » qui a inspiré le cinéaste.