Chère Patrice,
Après avoir vu avec un immense plaisir ton film, j’ai pris un moment pour en ressentir toute la complexité et les aspects si contrastés, forts, intenses, émouvants.
Et c’est l’émotion d’abord qui était présente en sortant de la salle. Émotion provoquée, bien sûr, par la joie de voir abouti ton travail d’années de patience et de courage.
Ce qui frappe, comme chaque fois avec tes films, c’est la magnifique qualité du jeu des acteurs. Ils sont tous formidables ! Et je crois avoir vu que tu signes le casting au générique. Quel travail ! Quelle réussite !
Ton acteur « vedette » est, comme chaque fois, parfait. Il exprime une intériorité fantastique et comme c’est le sujet essentiel du film - que faire de ses rêves et de ses frustrations intérieures, intimes ? - il fallait quelqu’un de cette « trempe ». Tu as eu le courage de l’imposer alors que d’un point de vue « marketing » un nom plus célèbre aurait mieux soutenu ta production.
La femme est magnifique, une actrice absolument formidable et subtilement dirigée.
Elle n’est pas « belle » mais elle a une évidence immédiate. Le plan d’elle lorsqu’elle arrive sur les lieux de l’explosion est fantastique. De loin, on la voit immobile et l’on comprend tout.
Lors du retour de son mari, elle est vraiment saisissante parce qu’elle a une réaction très inattendue, très intériorisée. Puis elle met en place ce stratagème incroyable. La scène ou elle baise littéralement son mec est très émouvante. Pour qu’une comédienne accepte de faire une image comme cela, filmée nue, les jambes ouvertes sur son partenaire de travail, et de montrer la frénésie de ses pulsions, c’est très fort. Et cela bouleverse.
J’ai été très impressionné aussi par l’acteur qui, au début, raconte sa vie sans arrêt, le verre à la main, à cette garden party. Quel numéro ! Les personnages sur l’île sont tous aussi très impressionnants.
Un autre aspect du film m’a beaucoup séduit, c’est l’image. Les cadres d’abord. Ils me paraissent avoir été toujours bien choisis pour trois « niveaux » de regard. Celui proche, qui isole en plan serré mais avec focale courte, le visage des acteurs aux moments où l’on veut pouvoir partager, comprendre ses réflexions.
Les plans larges qui montrent bien les situations, et en particuliers celles de la « prison » de la troisième partie du film. Quand un plan large montre qu’on est enfermé, on l’est encore plus.
Il y a ces beaux mouvements de grue, ces plongées sur les vastes espaces, sur cette organisation apparemment harmonieuse de la vie commune mais qui révèle si bien que ce n’est qu’un point de vue apparent qui ne peut cacher les envies intimes, les frustrations individuelles.
Puis il y a plein de plans « regard ». Les voisins de la « prison » vus derrière leur vitre à eux, bocal de leur vie de poisson, il y a le barbu dans l’ascenseur, surpris dans « sa » boite qui bouge (l’ascenseur, mais son entreprise aussi).
Il y a plein de moments ainsi qui dénotent d’un point de vue qui est celui d’un être qui s’interroge sur les autres, qui a un regard aigu, un désir de pénétrer au cœur des choses et des gens. Ton regard en somme.
Et cette image est si bien éclairée. Non pas que j’aime cette tonalité un peu verte, acide, mais cela correspond si bien à l’humeur du film. Et la photographie participe particulièrement bien à l’ambiance des lieux, aux décors.
Je trouve que c’est une belle osmose entre la forme et le fond, une très belle utilisation des moyens que le cinéma offre de créer un univers, subtilement, par des moyens discrets mais très prégnants.
La structure du film, en trois chapitres, s’impose d’elle-même. Mais elle donne à chaque partie un ton, un rythme propre qui contraste fort, - trop ? - entre elles.
J’ai été sensible à cette « séparation » que le récit impose et sans aller jusque là, on a un peu l’impression de trois courts métrages d’une série. Le départ. Le rêve. La réalité fantasmée.
Je les apprécie tous, ils sont réussis, mais leur synergie n’est peut-être pas optimisée.
Dans la première partie, l’intensité du mal-être est parfaitement rendue. J’ai trouvé le traitement de l’incendie intéressant mais surprenant. Personnellement je m’attendais évidemment à une explosion spectaculaire, fondatrice pour le spectateur et l’acteur d’un changement irréversible, d’une rupture irréparable.
Toi, tu restes sur l’homme passant de la ville aux champs, éclairé par le feu purificateur, et chez qui la conscience monte progressivement de ce passage du Rubicon qu’il fait, presque inconsciemment. Bon choix, mais présentation disons, plus subtile, moins violente et moins fondatrice d’une adhésion du spectateur.
La deuxième partie, sur l’île, est un peu comme un songe. Ce sont les habitants qui, maintenant, portent un regard interrogateur sur le héros. Tout l’univers est inamical, tous les gens sont redoutables, sauf un barbu, tiens tiens. Et les coups sont violents. Nous ne comprenons pas très bien comment ni pourquoi il est arrivé là, comment s’organise sa vie sur place. Mais elle est clairement le rêve et l’échec d’un ailleurs qu’on ne peut trouver qu’au fond de soi et pas dans des îles de catalogues pour touristes abrutis.
La scène du cheval, belle, filmée avec une force impressionnante, m’a laissé un sentiment d’inabouti en partie parce que je l’avais lue sans doute, mais aussi parce que la dimension « apocalyptique » ne me semble pas y être. Et la main qui se fait mordre est certes impressionnante, mais plus par un effet de montage que par la violence de la prise de vue.
D’ailleurs cette main blessée ne m’a pas semblée être exploitée de façon radicale ensuite. Certes, le gant noir exprime bien le changement de perception, de contact au monde. Mais l’embarras que cela provoque, la gêne ensuite dans sa vie sexuelle renaissante avec son épouse, ne semble pas très présente.
Puis il y a le retour, la mise en boite de celui qui a voulu s’envoler. Cela « marche » très bien, on est surpris, cela rejoint les grandes fables homériques des récits antiques, le retour des Atrée, d’Ulysse, de Martin Guerre, des Croisés, de tant d’autres, qui ont cru pouvoir changer le monde sans comprendre qu’ils doivent se changer eux-mêmes, de l’intérieur.
Et c’est fait avec tant de simplicité, si peu d’artifice, qu’on se sent très interpellé, très impliqué dans cette situation qui se renverse, où le prisonnier de sa souffrance enferme celle qui le retient là et en fait alors sa propre chose.
Était-ce son désir initial inavouable et refoulé ? On quitte le film sans trop le savoir. Car il ne veut pas reprendre « sa » place dans la vie sociale, laissant son successeur en dehors de cette relation fusionnelle mais impossible à vivre dans cette vie sociale.
Il faut évoquer la musique aussi, la richesse de la bande sonore. Bref, tous les aspects de ce film fort sont riches, intéressants et laissent une impression « longue en bouche » qui, j’espère, donnera à un nombreux public l’envie de se confronter aux rêves des autres et sans doute d’eux même, ceux que l’on fait pour savoir si l’on est quelqu’un, qui l’on est, même lorsqu’on ambitionne de n’être plus personne, plus rien, sans pour autant choisir la mort.
Un très beau film et je te remercie pour le plaisir que j’en ai eu.
Francis de Laveleye