Voici une histoire qui débute de façon pétillante, amusante, pleine d’humour et qui s’enlise dans les sables mouvants de la sénilité pour finir dans le déchirement de l’âge et son accablante irréversibilité. Nous connaissons tous ce parcours que nous redoutons pour nous-même, pour nos pères, et ce film nous convie à voir et ressentir les choses, presque de l’intérieur tant Antony Hopkins est prodigieux. L’actrice qui « assume » le rôle de la fille, Olivia Colman, est profondément attachante. Elle avait ébloui déjà dans le rôle de la reine Anne d’Angleterre dans ce superbe film The Favourite (584). Ce n’est pas une jeune femme sémillante, mais une dame dans la maturité, le regard plein d’une tendre attention, le menton un peu lourd, le port de tête dubitatif, les cheveux coupés à la diable sans ce souci de paraître, ce qui contribue à son ancrage dans le réel auquel elle est confrontée de façon de plus en plus accablante.
Une subtilité qui vous amusera est d’observer que la lumière qui éclaire les personnages n’est absolument pas justifiée par l’éclairage naturel des fenêtres, mais utilisée pour créer l’ambiance, le moment psychologique, ainsi discrètement renforcés.
Le film est traité de façon « théâtrale » en ceci que nous ne sortons pratiquement jamais des décors d’appartements puis de clinique, ce
qui contribue subtilement à faire ressentir ce sentiment d’enferme-ment qui, petit à petit, fait suffoquer. Les portes nombreuses, ouvertes parfois, matérialisent en quelque sorte cette incapacité à savoir ce qu’il y a derrière, dans nos mémoires, ces brefs moments où l’on entrevoit ce dont on ne se souvenait plus clairement.Il n’étonne pas que ce soit un peu théâtrale comme ambiance puisque le sujet est celui d’une pièce créée à Paris et jouée dans le monde entier, Le Père, écrite par un auteur français aux multiples succès, Florian Zeller qui signe ici sa première et brillantissime mise en scène au cinéma.
Il y a un jeu très subtil, manquant parfois de clarté, sur les dialogues et les scènes rêvées, peut-être imaginées, qui nous font voir ou entendre des choses dont il est difficile de savoir si elles sont réelles ou le produit de ce cerveau en pleine déliquescence. Je n’ai pas trouvé ces « décrochages du réel » comme parfaitement lisibles, maîtrisés, et certaines répétitions de situations donnent parfois un sentiment de longueur.
Mais c’est peu de chose, et elles ne gâtent en rien cette intense émotion qui nous tient par le cœur durant tout le film. Amour (22) avait traité le même sujet déjà et il n’est pas mauvais de s’en préoccuper, celui de la vieillesse hors contrôle.