Le cinéma dans ce qu’il a d’irremplaçable, d’essentiel et d’unique. Même sans raconter d’histoire, ce film montre l’Histoire, celle qui nous est inaccessible, aux confins tragiques du Liban, de la Syrie et de l’Irak. S’agit-il d’un reportage, d’un documentaire, d’une ode désespérée aux populations qui souffrent sans le moindre soutien de quiconque et qui n’ont plus comme seul recours que la croyance naïve en l’intercession d’un dieu inexistant mais sans cesse invoqué ?
Les images crépusculaires frappent d’abord par ce qu’elles installent ces lieux ou seule la nuit règne. On se couche, on se lève, on part à la chasse, on éclaire avec des lampes frontales et le sol que l’on croit asséché dans ces régions, semble gorgé d’eau, prêt à tout engloutir, véhicules militaires dérisoires, camions à bout de souffle, voitures et mobylettes épuisées, piétons à la peine.
Plus une construction qui ne soit en ruine, pas un endroit où la vie semble ressembler à ce qui pourrait être supportable. Une ancienne prison, un asile d’aliéné, une école où les élèves peuvent dessiner
leurs cauchemars, des marais et des fortifications dérisoires où se postent des femmes soldats, des militaires qu’aurait pu imaginer Dino Buzzati, italien comme le cinéaste qui, durant trois années, a collecté ce témoignage très émouvant sur « ces invisibles ». Il les met sous nos yeux avec tact, sensibilité et sans ce côté sensationnel des quelques reportages de télévision qui nous désespèrent à jamais devant ces drames entremêlés dans lesquels Daesh, la dictature syrienne, les irakiens, le libanais, les kurdes peshmergas (ceux qui affrontent la mort), toutes ces cultures ancestrales s’enchevêtrent dans l’enfer de leurs conflits.
Le réalisateur a un palmarès sans exemple dans le cinéma « témoignage » dont Fuocoammare (303) a été un excellent exemple. Ce film-ci, dont le titre est Nuit en français, est une très impressionnante illustration de ce que le « regard » du réalisateur peut générer d’extraordinaire au départ de ce qui est tout à fait ordinaire. Un film rare.