Revoir ce très beau film qu’Éliane Dubois avait été si fière de distribuer avec Cinéart il y a 20 ans est un double plaisir. Celui de la nostalgie, celui de redécouvrir une œuvre restaurée avec une délicatesse qui reflète bien l’ambiance si finement décrite. Dans un logement étriqué, un homme et une femme sont attirés l’un par l’autre de façon très pudique, retenue, corseté par leurs vies de couples et le regard plus qu’envahissant des voisins. Nous allons suivre leurs quotidiens, leurs petits mensonges, leurs aveux, leurs têtes à têtes. Et le scénariste s’est amusé à nous proposer de certains moments et échanges déterminants, plusieurs versions qui se succèdent et permettent de participer aux déchirements intérieurs des protagonistes. Que nous sommes loin des histoires de couples avec scènes de lit, ce qui donne une intensité plus forte encore à cette attirance qui n’arrivera pas à s’exprimer autrement que par un furtif touché de leurs mains. Nous sommes dans le registre de la musique de chambre, très intime et la bande sonore magnifique avec des musiques de Shigeru Umebayashi et Michel Galasso contribue pour beaucoup à ce qu’on appelait « les élans de l’âme ».
Cet article de Anne-Sophie De Sutter me semble particulièrement complet et intéressant. Bonne lecture.
En 2000, « In the Mood for Love » de Wong Kar-wai gagnait la Palme d’Or au Festival de Cannes. Une version restaurée sort aujourd’hui dans les cinémas. Retour sur un film qui a marqué les esprits.
Dans le Hong Kong du début des années 1960, Monsieur Chow (Tony Leung Chiu-wai) et Madame Chan (Maggie Cheung) emménagent dans des appartements voisins, en compagnie de leurs époux respectifs. Ces derniers sont presque toujours absents, et même s’ils figurent dans le récit, ils n’apparaissent jamais à l’écran. Monsieur Chow et Madame Chan se croisent dans le couloir, dans le sombre escalier qui mène à la rue ; ils s’apprivoisent peu à peu et se rendent compte que leurs conjoints respectifs entretiennent ensemble une relation adultère. Au fil du temps, ils se rapprochent tout en s’évitant, leur amour devenant passionnel mais restant interdit. Leur parcours est d’une infinie tristesse et d’une mélancolie ultime.
L’histoire est simplissime, et universelle. Même si elle rythme le déroulement du film, elle n’est pas ce qu’on retient. C’est un de ces films qui s’impriment dans la mémoire du spectateur pour des raisons bien différentes. Wong Kar-wai a tourné essentiellement à l’intérieur, reconstituant les immeubles à appartements surpeuplés et labyrinthiques du Hong Kong de l’époque. On entraperçoit Monsieur Chow et Madame Chan chez eux, depuis l’embrasure d’une porte, à moitié cachés par un rideau, ou au travail, une machine à écrire ou un téléphone au premier plan. Les scènes à l’extérieur sont limitées, toujours de nuit ; elle se déroulent dans une rue aux bâtiments délabrés, un lieu sans passage propice à la rencontre. Le Hong Kong de 2000 s’était trop modernisé pour encore représenter la ville telle qu’elle était dans les années 1960, et Wong Kar-wai a recréé l’ambiance du passé en tournant ces scènes à Bangkok, près de Chinatown. Il n’y a jamais de plans larges, jamais d’horizon. Les personnages sont enfermés dans des espaces exigus et cloisonnés, à tout moment observés par les voisins qui pourraient reprocher leur relation illicite.
Ces scènes nocturnes ou à l’intérieur des appartements aux stores fermés, laissant à peine la lumière du jour filtrer, ont permis au réalisateur de créer une ambiance très particulière, exacerbant les émotions. Comme pour ses films précédents, il s’est associé avec Christopher Doyle, qui a un regard très personnel sur l’éclairage. Les décors et les acteurs sont baignés dans des couleurs chaudes, des jaunes, des rouges, mais aussi des bleus et des verts qui se complètent lors des diverses scènes. Ces teintes saturées rappellent les néons qui dominaient la ville à l’époque, même si on n’en voit aucun. Ce sont elles qui donnent au film son cachet et le rendent tellement mémorable. Les ombres ont également toute leur importance ; elles soulignent l’incertitude et la tension entre les personnages.
L’éclairage met en valeur les nombreuses robes de Madame Chan, ces qipao traditionnelles moulant le corps et engonçant le cou par leurs hauts cols rigides. Certaines sont fleuries, d’autres plus sobres, cousues dans des tissus aux motifs modernistes typiques de l’époque. Elles façonnent le personnage de Maggie Cheung, lui donnant une certaine rigidité mais surtout une sensualité à fleur de peau.
C’est un film fragmenté et répétitif, au rythme lent, exprimant une certaine indolence accentuée par des scènes au ralenti qui distendent les moments dramatiques. À d’autres moments, les plans se succèdent très rapidement. Parfois la caméra propose des panoramiques horizontaux, opérant des chassés-croisés allant d’un personnage à l’autre, les filmant de profil. Des plans fixes d’horloge ponctuent le film, rappelant cette notion du temps qui s’étire. Wong Kar-wai n’a pas tourné dans l’ordre chronologique ; il a même commencé par les deux scènes de fin possibles, souhaitant ainsi semer le doute dans l’esprit des acteurs.
Et puis il y a la musique, cet air composé par Shigeru Umebayashi pour un autre film (« Yumeji’s Theme »), cette valse envoutante qui accentue le côté répétitif et le rythme, lent mais marqué, du déroulement de l’action. Il y a un certain ennui, une certaine inertie, mais elle s’interrompt à chaque fois que retentissent les premières notes du thème. La nostalgie et la langueur sont accentuées par le choix des chansons, des classiques latino-américains interprétés par Nat King Cole (« Aquellos Ojos Verdes », et surtout « Quizas, quizas, qui-zas »), ou encore des chansons pop chinoises, comme « Fa yeung nin wa » (« Le Temps des fleurs ») de Zhou Xuan, qui passe à la radio (un message de Monsieur Chan destiné à son épouse) et qui a inspiré le titre original du film. Les compositions de Michael Galasso sont bien plus en retrait.
Vingt ans plus tard, In the Mood for Love n’a rien perdu de son élégance et est toujours visuellement aussi enthousiasmant qu’au premier visionnement.