C’est le cas de le dire ! Le cinéma à son zénith, un moment magique où tout ce qui concoure à l’art cinématographique est convoqué à son apogée. La musique et la voix (c’est bien le moins pour un biopic à propos d’Aretha Franklin) les talents exceptionnels de toutes les nombreuses actrices et tous les nombreux acteurs qui incarnent d’une façon tellement « juste » les personnages complexes d’un récit qui se déroule entre 1950 et 1970, dans une Amérique admirablement évoquée, photographiée avec un art exceptionnel, restituant les couleurs, les lumières qui sont celles que nous avons en mémoire de cette époque du technicolor triomphant, avec ses contre-jours qui illuminent les brumes et fumées, diffusions sensées marquer peut-être le regard de dieu sur tout cela. Car en effet, le père de la chanteuse est un pasteur baptiste, une célébrité, à la fois rigoureux avec ses enfants, mais nous apprendrons que la maman adorée, décédée prématurément, fût maltraitée par lui. L’un des nombreux mauvais traitements subis par l’une de leurs filles à la voix sublime relève de la pédophilie, à peine suggérée, mais de là naîtra un lien particulièrement malsain avec l’homme qui accompagna ses débuts après l’avoir fait mère à 12 ans ! Il y a aussi une période d’addiction à l’alcool qui est évoquée. Bref, un parcours personnel douloureux mais que le talent émergeant de la chanteuse va transformer au prix de jalousies, de convoitises et de conflits très bien scénarisés. Le monde de la chanson et du disque est très cruel, anthropophage.
Ce début de carrière se déroule en même temps que la cause des afro-descendants devient centrale aux U.S.A. avec Martin Luther King et Angela Davis, qui interviennent dans le cours du récit. Nous retrouvons là des thèmes qui inspirent souvent mais qui ici, me semblent traités avec une subtilité rare.
Est-ce le parcours de la réalisatrice qui a infléchi le scénario dans cette salutaire direction ? Liesl Tommy est sud-africaine et a connu les difficultés de l’apartheid, celle de l’exile familial aux E.U. où elle étudia le théâtre et y fait une brillante carrière. Ce film est son premier long métrage ; incroyable de maîtrise. Et l’on comprend mieux pourquoi les acteurs sont aussi bien dirigés puisqu’elle en avait fait son métier !
Jennifer Hudson est prodigieuse qui incarne Aretha Franklin, ce à quoi cette dernière avait donné son aval avant son décès. Jennifer Hudson a une considérable carrière de chanteuse derrière elle ce qui lui donne sans doute ce naturel éblouissant chaque fois qu’elle chante.
Le titre du film, celui de la chanson créée en 1967, est devenu un hymne féministe et n’est pas le seul titre emblématique de Aretha Franklin, femme militante et engagée dont la carrière est devenue mythique.
Les films biopic de chanteurs et chanteuses se multiplient avec plus ou moins de bonheur et de talent. Celui-ci me parait exemplaire pour les trois motifs qui me semblent être les contraintes de ce genre : Isoler une période de la vie que le film peut proposer sans devenir excessivement long ou rendre mal compte de la carrière évoquée. Encore faut-il que le choix de cette période soit inspiré par des motifs qui font comprendre le talent, et pas par le malsain plaisir de montrer la déchéance, comme si souvent.
Le deuxième motif est de réussir le casting, ce qui souvent nécessite que la personne ne soit pas trop connue, ce qui est le cas de Aretha Franklin avant sa grande célébrité. Ce qui nous vaut en particulier des coiffures absolument sensationnelles.
Le troisième motif est lié au parcours de la vedette dans son époque. Ce sont, pour beaucoup, les personnages rencontrés, les causes défendues, les opinions politiques, qui donnent du poids à l’histoire. Ici cela commence fort avec Art Tatum, mais il y a surtout la lutte pour l’émancipation des noirs qui est au cœur de ce film, de façon très subtile, et qui renouvelle le traitement réservé à ce sujet encore si proche.