Choisir un titre qui désigne une gourmandise algérienne, un long biscuit très sucré, est déjà un bon signe. C’est un film précieux, rare, très talentueux et qui nous ramène aux années 1993 et 1994, ce qui ne manque pas de charme : pas d’ordinateur, pas de téléphone portable. Mais déjà la radicalisation islamiste en Algérie. Cependant le film se déroule essentiellement à Paris, dans un appartement du XVIe, cossu, occupé par un couple d’algériens et leur fille qui aborde l’enseignement supérieur. En voilà assez sur ce qui constitue l’histoire à découvrir. Les enjeux se tressent de façon très subtilement (d)écrites. D’abord ce basculement d’une jeune fille de bonne famille vers la jeune femme envahie par les pulsions que son corps ressent. Ensuite la difficulté d’avoir des parents comme les siens. Rien de caricatural, mais des archétypes particulièrement bien incarnés. Enfin l’enjeu très complexe de cette génération assise entre les deux rives de la méditerranée. Ce dernier sujet n’est pas nouveau à l’écran, souvenez-vous des films de Leyla Bouzid (259-844), mais ici il me semble abordé d’une façon à la foi discrète et sensible. Il permet ce moment magnifique où trois générations de femmes, la grand-mère parlant kabyle à sa fille, devant sa petite-fille qui comprend peu, font sentir de façon émouvante les enjeux du déracinement.
Le dernier plan du film doit être lu, sans doute, comme une réminiscence d’un élément de la biographie de la réalisatrice qui a travaillé dans le monde de la finance.
Le film est porté tout entier par une jeune actrice exceptionnelle, Zoé Adjani qui n’a tourné qu’un seul film, Cerise, de Jérôme Enrico, lorsqu’elle était ado. Ici, la voilà jeune femme magnifique, en pleine possession de ses talents, d’une incroyable richesse et justesse dans ce rôle très difficile, particulièrement fouillé et intéressant.
A ses côtés, Amira Casar, une mère exceptionnelle, une épouse comme l’on n’en fait plus. Actrice polyglotte, depuis 30 ans elle travaille tant au théâtre, qu’au cinéma et à la télévision, dans divers pays. Je l’ai trouvé parfaite, tout comme le père, Lyes Salem, lui aussi homme de théâtre et de cinéma, réalisateur. Il campe un pater familias très puissant et crédible.
Tous les comportements de ce groupe et des copains de faculté, bizutage compris, sont très marqués par l’avant \#MeToo. Ce qui donne à la séduction, au refus, au consentement plus ou moins volontaire, à l’expression explicite d’un désir, aux projets de mariages arrangés, une résonnance particulièrement puissante dans ce film qui n’en fait pas son sujet central, mais sa préoccupation constante, avec beaucoup de tact. On sent bien que la soumission de la femme est un thème qui fait écho dans le film à la soumission d’une colonie.
La réalisatrice, Kamir Aïnouz, est une femme qu’il ne faut pas confondre avec son demi-frère, Karim Aïnouz, réalisateur e.a. de La Vie invisible d’Euridice Gusmao (708).
C’est son premier long métrage et il est en tout point admirable. Écrit avec un talent rare, le film restitue une époque pas si lointaine, mais qui donne au film un parfum particulier et paradoxalement une modernité exceptionnelle en ceci qu’il met en lumière des problématiques qui ont (heureusement) significativement évoluées.
Le tact de la mise en image de moments intimes est sans doute la signature de toute cette équipe, très féminine et militante pour le 50/50 qui promeut l’égalité homme femme dans les métiers du cinéma, telle Jeanne Lapoirie, directrice de la photographie dont le talent est très remarqué, e.a. pour le récent Benedetta (846) ou les films de Catherine Corsini La Belle Saison (150) Un amour impossible
(561) et de Robin Campillo, Eastern Boys (081) et 120 Battements par minute (428)
Ce film est coproduit par la société des frères Dardenne ce qui n’est pas un hasard sans doute, tant il y a d’analogies entre Rosetta et le personnage de Selma. De là à expliquer l’intervention du tax shel-ter pour un film parisien et algérien, je ne comprends pas. Sans ce type de financement, un premier film « fragile » serait sans doute impossible.
Je suis indigné par l’arrogance, une fois de plus, de Monsieur Hu-gues Dayez, qui, après avoir spoilé le scénario se permet ce jugement guillotine : A cause de cette maladresse d’écriture et de certaines scènes trop démonstratives, «Cigare au miel» déçoit.
Chacun peut exprimer son point de vue, mais lorsqu’on est employé par la RTBF qui soutient le cinéma belge en particulier, il n’y a aucun mérite à détourner le public d’un film qu’il faut défendre.