Un récit qui fait froid dans le dos, alors qu’il s’annonce comme un film « choral » débutant par une noce joyeuse comme nous en avons vu déjà de nombreuses, dans Le Parrain par exemple. Toute la famille se retrouve, heureuse de ce qui devrait être un fête splendide. Mais un personnage vient très discrètement perturber les choses, et singulièrement la mariée. C’est elle qui sera notre fil conducteur pour la suite. Car quelques images incompréhensibles dans leurs singulières brièvetés ont averti presque subliminalement le spectateur qu’il allait assister à quelque chose d’une toute autre nature que ce bonheur entre riches bourgeois. Vous le découvrirez, et c’est très violant. Pas seulement au sens du cinéma de Tarantino, mais aussi en tant qu’allégorie politique.
Que toutes celles et tous ceux qui imaginent que Le Pen, Orban, Zemmour, Loukachenko e.a. sont des alternatives envisageables, aillent voir ce film qui réveille les souvenirs de Pinochet, de Maduro pour ne parler que du continent Sud-Américain, puisque le film se déroule – sans doute – au Mexique. Je veux dire qu’il a une ambition universelle.
Car le récit pourrait être qualifié de « micro » historique, comme l’on oppose la micro et la macro économie. Pas de leader, pas d’ancrage historique, rien que l’ordinaire de ce que pourrait être le basculement d’une société profondément inégalitaire, dans la folie vengeresse et la démesure diabolique qui jaillisent de tant d’hommes et de femmes qui n’ont plus aucun sens des valeurs fondatrices du vivre ensemble et qui ne reculent devant rien pour se venger et s’imposer.
Le récit est subtilement mené, effrayant parfois, mais jamais sans raison. Une sorte d’hymne à la démocratie par antiphrase.
Ce sixième long métrage mexicain d’un réalisateur au nom prédestiné pour parler de dictature a été très remarqué en festival et mérite d’être vu par toute la jeunesse épargnée depuis des générations par ce type d’horreur que l’on sent revenir à nos portes. La tentative de prise du Capitol par des cohortes de « gilets jaunes » endiablés comme il en surgit partout, n’était pas une fiction ! Et ce film n’est pas une dystopie pour parler « chic ». Les événements décrits ont existé et risquent de nous submerger encore.
Une des subtilités de la réalisation tient aux mouvements de la caméra, très maitrisés, comme si elle balayait un monde équilibré, stable, éternel. Les plans sont larges, laissant aux spectateurs le soin d’admirer l’harmonie et l’apparent bonheur de chacun. Une autre façon de mettre les oppositions en image est l’usage intense qui est fait des couleurs. Le directeur de la photographie, belge, Yves Cape en est à sa 3e collaboration avec Michel Franco. Nous l’avions suivi depuis La Religieuse (017) Sage Femme (386) Orpheline (392) De son vivant (885). Son travail une fois encore, donne au film une puissance visuelle qui contribue de façon essentielle à nous plonger dans l’âpreté d’une réalité qui nous menace. De l’intimisme de Orange mécanique, nous passons ici à l’aire industriel de la dictature. Cette quête d’un ordre nouveau dont on sait qu’elle est vaine sous cette forme qui n’a hélas, rien de nouvelle.