Savoir compter les cartes (et s’en souvenir) lorsque l’on joue au Casino, c’est un avantage qui peut faire votre richesse. Le personnage central de ce récit a acquis cette faculté durant dix années passées en prison.
Nous allons partager sa vie « ordinaire », assez singulière et aussi la remontée de son passé qui n’est pas exempt de violences. A découvrir à l’écran en regardant ce film très bien fait, avec en particulier une qualité photographique intéressante car, dans ce monde de la nuit, les sources de lumières colorées sont multiples qui animent chaque image et donnent une ambiance très bien captée qui nécessite des éclairages assez travaillés sur les acteurs. Les scènes tournées en prison sont très singulières dans leur rendu optique ; c’est intéressant. Et ces séquences très rudes évoquent l’une des plus honteuses pratiques d’une armée qui prétend défendre la démocratie et qui, en Irak, a commis des crimes à faire pâlir d’envie les pires dictatures, dans la prison d’Abou Ghraib. Sujet dramatique trop oublié qui mériterait plus qu’une allusion prétexte dans un film de délassement. Documentez-vous ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_d%27Abou_Ghraib
Ces abominables pratiques de l’armée américaine au début du XXIe siècle, dénoncées grâce à Amnesty, ont fait l’objet d’un film déjà, Boys of Abu Ghraib de Luke Moran que je n’ai pas vu et qui ne semble pas avoir eu le succès que le scandale qu’il dénonce aurait mérité. Mais ce film-ci de Paul Schrader, détaché qu’il est de ce sujet central, est un peu comme les jeux de sociétés ; ils occupent, amusent parfois, mais ne sont qu’un complément agréable pour se distraire des choses de la vie.
Même si, comme ici, les sujets peuvent être pris au sérieux par certains : la culpabilité, la rédemption, … Une philosophie en solde qui fait penser aux discussions byzantines dont certains critiques de cinéma se gobergent sans rien dire des abus d’Abu Ghraib.
Même le rythme du film m’a semblé s’assoupir ici ou là malgré les tentions très fortes parfois, et une musique habilement appropriée, vous l’apprécierez dès le générique de début. Il y a deux raisons peut-être à ces ralentissements : les dialogues qui sont courts mais échangés après que les protagonistes réfléchissent une plombe avant de lâcher un « Yes » ou un « What’s next ? » sur le ton sentencieux d’un juge de la cour suprême. Peux de personnages aussi, ce qui donne assez vite un sentiment d’entre-soi sans grande diversité, sans réelle surprise, même si quelques scènes nécessaires à établir « le méchant » tranchent non sans violence dans le rythme feutré de l’histoire. Doit-on cette façon de travailler le scénario à l’attachement du réalisateur, qui en est à son vingtième film, pour l’œuvre de Robert Bresson ? Un autre scénario célèbre dû à ce réalisateur est Taxi Driver. Schrader et Scorsese ont collaboré à plusieurs reprises ce qui explique sans doute la présence de ce dernier au générique comme l’un des producteurs, qui sont une kyrielle.
Ce film a un beau jeu, mais manque d’atouts et je ne peux rester insensible à l’instrumentalisation façon « rubrique des chiens écrasés » d’une abomination où la banalisation et l’amnésie semble l’emporter sur Amnesty.