Ce nom étrange est celui du port qui dessert Caen, entre Cabourg et Arromanches dont l’histoire littéraire et militaire a retenu les noms. Il y a 22 ans, Florence Aubenas publiait un roman, Le quai de Ouistreham, qui raconte une enquête journalistique qu’elle a menée en immersion dans le monde des « invisibles », ces femmes - et plus rarement ces hommes - qui nettoient anonymement la crasse des autres en espérant trouver dans ce travail de quoi survivre. C’est une Juliette Binoche très militante qui incarne l’autrice, de façon un peu trop BCBG à mon goût. Et l’histoire est assaisonnée d’un flirt très sympathique avec un homme, excellent acteur, et d’une amitié peu crédible, fragile, mais qui donnera lieu à des confrontations intéressantes. Hormis l’actrice vedette, tous les personnages sont interprétés par des « amateurs » formés durant des stages de préparation. Ce qui nous vaut quelques découvertes de véritables talents, très convaincants qui, à eux seuls, justifient d’aller voir le film. Les premières images sur le port, la nuit, sont une belle synthèse de l’univers qui sera celui de ces femmes de charges que l’on verra d’abord affairées dans des cabanes de vacances. Le centre de recrutement de cette main d’œuvre, Pôle Emploi, est décrit de façon intéressante. Il faut bien dire que cette activité de nettoyeuse est aussi répétitive que prévisible. Certes, il est bon de voir les choses de près. Mais l’on ne peut rester insensible à ce qu’il y a de voyeur et de convenu dans la démarche du réalisateur
inspiré par la journaliste que l’on entend aussi dans quelques voix off, voix intérieure devrait-on dire. L’image est délibérément froide, réaliste, qui se veut le reflet d’un monde que le cinéaste d’échine à faire découvrir comme Zola le faisait lui avec talent, dans ses romans. Le résultat m’a paru un peu convenu, très construit, loin d’un film comme ceux de Ken Loach ou celui, remarquable, de Louis-Jean Petit Les Invisibles (591). Mais l’intérêt du film me semble ailleurs ; ce qui suscite la réflexion me parait être la légitimité de l’enquête menée sans le dire, cette immersion qui trompe chacun des personnages, ce qui sera plus ou moins mal vécu lorsque le stratagème sera dévoilé. Peut-on s’emparer de la vie des gens à leur insu, sans leur consentement ? Certes l’intention initiale est honorable, mais elle ne peut justifier que l’on trompe ceux-là même que l’on souhaite mettre en lumière. Chacun se fera son opinion, et c’est le mérite du film de soulever cette difficile question. Même si elle n’est pas neuve. Souvenez-vous de Tête de Turc de Günter Wallraff, de Dans la peau d’un noir de John Howard Griffin, deux récits qui avaient permis d’immenses prises de conscience. Ce ne sera probablement pas le cas de ce film… Le réalisateur est essentiellement un homme de lettre, même s’il a abondement travail-lé comme scénariste et, un peu, comme réalisateur. Et ce film ne pêche pas par excès d’imagination cinématographique.