Une (très) rare réussite ! Un film magnifiquement maîtrisé de bout en bout et à la hauteur d’une ambition qui fait de certains films les jalons de l’Histoire, la mise en forme particulière de problématiques politiques, morales et éthiques dont il n’est point nécessaire de redire la douloureuse et nécessaire actualité. Même si de tels sujets sont souvent évités car encore très douloureux, comme ici les prémices de la guerre d’Algérie qui servent de contexte à l’histoire d’un militant communiste français dont nous suivrons le cheminement passionnant, montré dans toute sa riche et dramatique complexi-té. Il forme un couple avec une jeune femme polonaise, mère d’un préadolescent qui a, du communisme au milieu des années 50, une vision très tranchée. Les interprètes, Vincent Lacoste et la jeune mère, Vicky Krieps sont parfaits de justesse, d’intensité et d’une grande richesse de jeu. L’actrice principale avait été appréciée déjà dans Phantom Thread (478) et Der Junge Karl Marx (451) e.a. primée ici comme meilleure actrice aux César en 2022 et nous l’attendons dans le rôle de Anne d’Autriche du remake des Trois mousquetaires. Tous les acteurs, dont certains n’ont que peu de scènes, sont étonnants, fruit d’un casting très recherché, original et qui sert le film par sa richesse et sa diversité. L’une des prouesses du film est de faire un certain nombre de retours en arrière qui permettent, le moment venu, de comprendre les motifs qui inspirent le personnage. Un des indices amusants des époques évoquées est la taille de la moustache du héros. Et le scénario aborde sans s’y appesantir, les « grandes » questions que soulèvent inévitablement toute lutte sociale lorsqu’elle devient armée. L’usage des bombes, des armes pour tuer d’autres personnes est évidemment central dans toutes les luttes de libération. Ce qui rend particulière l’histoire de ce personnage, c’est le sort que lui réservera la justice et le Ministre de l’intérieur d’alors, un certain François Mitterrand.
Mais au-delà de ce destin, c’est la question centrale de la décolonisation et des luttes sanglantes qu’elle a engagée qui est questionnée d’une façon complexe et nuancée. Même si les pieds-noires et les Harkis ne sont guère présents aux débats alors que les tribunaux militaire d’exception, le recours à la torture, à la détention arbitraire sont évoqués et, en prime, l’on montre ce qui n’est que rarement vu, l’usage de la guillotine, nécessaire rappel de ce que fut la lutte pour l’abolition de la peine de mort.
La reconstitution de l’époque est tout à fait convaincante, les dialogues excellents sont parfaitement audibles grâce au talent de Pierre Mertens, ingénieur du son belge et l’image est superbement et subtilement éclairée pour donner à chaque lieu, à chaque moment, son identité visuelle, servie par des cadrages et des mouvements d’appareils aussi adéquats que dépourvus du souci d’épater. C’est le travail du chef opérateur belge, Hichame Alaouié, qui tourne pour la deuxième fois avec le réalisateur, qui épate. Le choix de tourner en 35 m/m n’est peut-être pas étranger au charme subtile des images. Du réalisateur, je n’ai rien vu encore, et il a brillé dans une série Le Bureau des légendes ce qui donne sans doute à sa façon de raconter et de monter son film une fluidité, un dynamisme qui ne faiblit pas du début à la fin. Le titre est éponyme du roman de Joseph Andras dont le scénario est inspiré mais il n’est pas inintéressant de noter que ce titre vient d’un poème écrit par une dame que l’on voit aux abords de la prison, Annie Stern, témoin auditive de ce qui s’y déroule. Elle est venue au tournage qui lui rendait aussi hommage, ainsi qu’à ses frères blessés en espérant qu’un jour ils guérissent, grâce à de tels rares films. Celui-ci est cofinancé par le taxe shelter à bon escient, à mes yeux, pour la participation essentielle des collaborateurs au son et à l’image et des prestataires techniques.