Peut-être de demain… Vu avant le second tour des élections présidentielle en France du 24 avril, ce film semble parfaitement dans l’actualité, avec l’intention appuyée de faire froid dans le dos. Mais son propos est sans doute plus ample qui nous balade dans les couloirs, les coulisses devrait-on dire, du pouvoir tel qu’il est possible de l’imaginer lorsque l’on suit attentivement la politique française ; à défaut, le spectateur risque d’être un peu paumé. La « mise en place » est très efficace : Madame la Présidente de la République (voilà déjà une idée sympathique) ne se représente pas pour un second mandat. Elle a de bonnes raisons pour cela qui nous évoquent Mitterrand et Pompidou par exemple. Son opposant d’extrême droite (un homme cette fois) est le parfait exemple de la graine de dictateur pour râ-leurs désorientés, qui nous évoque une sorte d’Orban, de Bolsonaro, façon père Le Pen en bien élevé. L’astuce du scénario est de faire beaucoup parler de lui mais de ne le montrer que très peu. Et il y a le successeur tout désigné de Madame la Présidente. Mais qui va être confronté à un « petit » problème, façon soutien de Kadafi à Sarkozy, ou emplois fictifs, voire détournement d’argent public de l’Union Européenne au profit d’un parti.
Bref tout cela mijote dans la fange du pouvoir tel qu’il est perçu de façon caricaturale mais hélas de plus en plus documentée dans ce sens qui fait plus penser au monde de demain qu’au monde d’hier. Une voie royale pour le complotisme « tous pourris » de sinistre mémoire. Ce qui rend en outre le film très intéressant, c’est d’abord le traitement visuel. Les ambiances sont crépusculaires, nocturnes, sombres en tous lieux. Il faut dire que de nombreuses séquences se déroulent « à pas d’heure » pour accentuer et le dévouement et l’esclavagisme des fonctions liées au pouvoir, fussent-elles ancillaires. Les décors fastueux et encaustiqués exhalent un conservatisme bien dans le ton des dialogues et les longs couloirs parcourus
à grande enjambées donnent à la fois une image de la distance qui sépare « les gens » et de la détermination de ceux qui agissent à la tête de l’État. Léa Drucker nous campe une Madame la Présidente de la République assez bien imaginée. Denis Podalydès lui donne la réplique de façon magistrale en secrétaire général de l’Élysée, les autres rôles sont du même niveau, d’un naturel glaçant. Et Benjamin Biolay en Premier ministre tire la gueule comme à chaque fois qu’on le filme.
Diastème est le pseudo (on s’en doutait) d’un multi talentueux artiste, Patrick Asté, qui écrit des romans, écrit pour le théâtre, compose de la musique, scénarise avec d’autres et qui compte déjà trois autres films à son actif de réalisateur : Le bruit des gens autour, Juillet Août et Un Français. Avec cette dystopie, pour parler chic, le réalisateur aborde dans son quatrième film une question plus politique que so-ciétale, et c’est percutant. Naturellement le film va déchaîner des commentaires sur le politiquement (in)correcte du scénario et l’encouragement suintant au poujadisme. C’est un peu la magie du sujet, nous parler d’actualité et de la vie imaginée de ceux qui la font. Et cet aspect est sans doute moins abouti, parfois un peu maladroit, mais n’enlève rien au plaisir du film soutenu par une musique de quatuor à corde très en harmonie avec le décorum et qui permet à sa compositrice Valentine Duteil, de nous faire entendre les gémissements douloureux ou les tensions vives qu’éprouvent in petto les personnages qui nous sont montrés dans ce récit dont le titre est celui de l’ultime écrit de Stefan Zweig avant son suicide. Dans cette chronique, l’auteur retrace l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941. Le tapuscrit de ce livre fut déposé chez l’éditeur la veille du suicide de son auteur. Et si le film amenait à lire ce récit de la montée des nationalismes et de l’échec de l’Europe plongée dans la guerre, il contribuerait de façon essentielle à penser le monde d’aujourd’hui.