Ça vibrionne, et vous en ferez votre miel car ce film, apparemment discret, sans vedette, sans esbrouffe, est très réussi, tant par la grande qualité des interprètes, que par la façon de traiter un sujet difficile et par la maîtrise purement cinématographique du récit.
Une mère et ses trois filles sont observées dans leur petit univers ordinaire, banal d’une famille désertée par le père, donc sans mari. Celui-ci interviendra deux ou trois fois de façon très remarquable car ce rôle est subtilement interprété par Tom Vermeir, dont le naturel est en parfaite harmonie avec le jeu des 4 comédiennes. Un de ces acteurs dont le talent va s’imposer au-delà de sa zone de confort flamande. Son épouse délaissée est magnifiquement interprétée par Ludivine Sagnier qui assume un rôle très difficile, celui d’une mère dont le comportement est de plus en plus perturbé ; vous en découvrirez l’évolution dans le cours de l’histoire. Le rôle de la fille cadette est interprété avec un talent précoce, hérité sans doute de son père, Nicolas Duvauchelle et de sa mère … Ludivine Sagnier ! Cette très jeune fille est parfaitement convaincante et assume des moments qui ne sont pas de simple frivolité, ceux de la fin cruelle de l’enfance insouciante.
Dans le rôle de la sœur ainée, Sophie Breyer est remarquable de naturel, tant dans les moments où elle « s’éclate » que ceux durant lesquels elle assume le rôle de chef de famille lorsque le comportement de la mère n’est plus gérable. Et la sœur du milieu est interprétée par une comédienne, belge également, remarquée dans des séries télé et aussi dans Hors normes (707) et plus récemment dans Rien à foutre (946), une actrice très convaincante, à l’aube d’une carrière prometteuse.
Ce casting de très grande qualité, d’un naturel parfait, assume ce film choral confiné dans un appartement ordinaire, un peu exigu, et l’on ne quitte pas un instant cette histoire douloureuse de gens, somme toute, ordinaires eux aussi.
Le traitement du sujet me parait en parfaite adéquation avec sa complexité : une maladie mentale qui s’insinue subrepticement dans une famille quelconque. Dans Les Intranquilles (861) Joa-chim Lafosse avait abordé ce même sujet de la bipolarité, avec une sensibilité très différente. Ici, le film de ce jeune réalisateur, Christopher Hermans, me semble plus radical, moins fictionnalisé, plus « naturel » sans doute. Habitué du travail de recherche d’acteurs dont certains castings ont été très remarqués - Grave, Seule à mon mariage (611), La Fille au bracelet (758), Filles de joie (754), ce cinéaste a beaucoup réalisé déjà mais ce film est sa « première fiction de long métrage » particulièrement maîtrisée. Pour prendre la mesure de son expérience professionnelle : https://audiovisuel/cfwb.be/fileadmin/sites/sgam/uploads/Activites/Cineastes_en classe/Realisateurs/Christophe-Hermans-CV.pdf
Le scénario est mené ici avec une intime cohérence, tout concourt à développer le thème central et douloureux du sujet. Les dialogues, les moments d’extrême tension qui alternent avec de courtes scènes de défoulement ou les poses dans le récit que sont les rares plans cadrés, fixes, en extérieur, qui ponctuent le récit, ne font que renforcer le style très vif de la prise de vue, très proche des visages des protagonistes, la caméra toujours au plus près de leurs émotions. Le traitement du découpage et du montage des plans dans cet appartement un peu étouffant est remarquable aussi, car en somme, il n’y a que quelques axes de prise de vue possibles. Mais ils sont exploités d’une façon qui se renouvelle tout au long de ce confinement. L’évolution du décors en lui-même contribue beaucoup à faire ressentir celle de cette ambiance douloureuse entre gens qui ne demandent qu’à s’aimer. La vie personnelle du réalisateur et de Arthur Loustalot, l’auteur du roman éponyme qui a nourri cette histoire, sont la riche source de la ruche. Et il faut souligner que c’est une nouvelle fois une remarquable production liégeoise de Frakas.